Ce soir-là, Albert décida de se balader. Il marcha longuement, si longuement que lorsqu'il voulut rebrousser chemin il n'y parvint pas. Il regarda autour de lui. Sa tête ne laissait paraître aucune expression. Il ne reconnaissait rien dans les alentours, tout lui semblait étranger. Albert commença à s'affoler. Il appela autour de lui, chercha des lieux familiers : ces chemins de graviers qu'il connaissait tant, ces hautes herbes dans lesquelles il avait si souvent l'habitude de se balader. Mais personne ne répondait, rien ne lui était familier. Affolé, paniqué et seul, il continua de chercher.
A la ferme des Hautes Bruyères Paulette et Martin regardaient la télévision quand tout à coup trois camions blancs s'arrêtèrent devant la ferme. Une douzaine d'hommes en sortit. L'un d'eux sonna à la porte de la maison. Paulette, intriguée, ouvrit et regarda l'homme de la tête aux pieds. Il était vêtu d'une blouse blanche sous laquelle dépassait un pantalon blanc et des bottes blanches. Il sortit un papier de sa poche, le tendit à Paulette. Après avoir lu le papier, elle le mit dans sa poche, enfila ses sabots et dit : « Je vais vous montrer le chemin de la grange. » Ce qu'elle fit.
La grange était à quelques pas seulement de la maison. Grande, avec une toiture d'ardoise et en très bon état, la grange était typiquement Normande. Des poutres la traversaient de façon dissymétrique mais elle possédait un petit charme qui la rendait unique.
Paulette en ouvrant les portes de la grange scruta les hommes en blancs. Il en sortait de partout tels des envahisseurs venus d'une autre planète. Ils s'étaient tous dispersés dans le petit village et occupaient les lieux les plus inappropriés pour y habiter ; anciennes granges, maisons en ruines, cabanes d'enfants...
Paulette, figée devant les portes de la grange, regardait les hommes apporter leur matériel. Elle pût distinguer des ordinateurs, des oscilloscopes, des paraboles et des sacoches sur lesquelles était dessiné le caducée pharmaceutique. Quelques minutes plus tard, Paulette rentra chez elle.
Au même moment Albert, ayant cherché en vain le chemin du retour, rencontra un petit garçon. Il devait avoir entre cinq et six ans. Il était brun et de petite taille, comme Albert sauf qu'Albert était roux.
Le petit garçon s'avança vers lui mais Albert avait peur et recula un peu. Le petit garçon lui demanda : « Tu fais quoi ? Elle est où ta maison ? La mienne est là-bas (tout en la montrant du doigt). »
En voyant le bras de l'enfant se lever brusquement Albert repris peur et couru loin, aussi loin et aussi vite qu'il le pouvait.
Martin regarda sa montre et décida qu'il était temps pour Albert de rentrer. Il sortit le chercher. Albert, normalement, aurait dû être dans le jardin mais, au grand étonnement de Martin, il ne s'y trouvait pas. Martin accourut à la maison et prévint Paulette de la disparition d'Albert.
Inquiets et affolés, ils sortirent tous les deux dans le jardin et appelèrent Albert, puis le cherchèrent partout autour de la maison, dans les moindres recoins de la propriété ainsi que sur les routes allant vers le centre du village : Albert n'y était pas. Paulette et Martin demandèrent de l'aide aux villageois. Ils devaient retrouver Albert ! C'était capital !
Tout le village de Milly connaissait Albert, c'était un peu la « star » du village, la mascotte de Milly. Il aidait beaucoup dans le village : chaque matin il réveillait les villageois, c'était en quelque sorte son travail ! Retrouver Albert était essentiel donc tout Milly se mobilisa.
Paulette alla à la vieille grange pour prévenir les hommes en blancs qu'Albert avait disparu et tous se mirent à le chercher.
Chacun des habitants chercha dans une direction différente. Ils cherchèrent sur plus de 4 km aux alentours du village, ils traversèrent Neauphles l'Auvergny, Francheville, Nérondes, Croisy, Rugles, Dejointes et Neuville en vain, aucun habitant de Milly ne trouva Albert.
Après s'être tous réunis, ils entrèrent dans le bois de Breteuil pour continuer leur quête.
Ils marchèrent longuement, rencontrèrent même des chasseurs ce qui amplifia l'inquiétude de Paulette. Quelques coups de fusil plus tard, la nuit commençait à tomber. Les villageois, après concertation, quittèrent le bois de Breteuil et rentrèrent chez eux. Paulette et Martin continuèrent de chercher Albert dans le bois. Ils s'étaient équipés de vêtements chauds et de lampes torches. Toute la nuit ils le cherchèrent avec l'aide des hommes en blancs.
Par cette froide nuit remplie d'inquiétude on pouvait entendre différents bruits : cris d'oiseaux, craquement de branches, chants des criquets, bruit du vent, bruissement de feuilles...Ce qui était à la fois effrayant pour le pauvre Albert mais si envoûtant pour les Hommes car la nature retentissait comme un chant de sirène à leurs oreilles. Réellement déterminés à retrouver Albert, ils cherchèrent toute la nuit jusqu'au petit matin ; et c'est alors que :
« Albert ! Albert ! s'écria Paulette, Il est là-bas, regardez !! »
Tous regardèrent Albert. Ils étaient émerveillés comme s'ils venaient de découvrir une oasis dans un rude désert.
Un homme en blanc s'approcha d'Albert, l'attrapa par le cou et l'emmena hors de la forêt, suivi de ses collègues et de Paulette et Martin.
Les hommes en blanc le portèrent jusqu'à la vieille grange et s'y enfermèrent pendant six jours et six nuits.
Paulette et Martin se relayaient jours et nuits pour ne pas quitter la grange des yeux avec l'espoir qu'Albert en sortirait bientôt.
Le village était inquiet. Pourquoi les hommes en blancs tardaient tant ? Pourquoi n'avait-on aucune nouvelle ? Albert était-il dangereux ? Nocif ? Etait-ce un malentendu ? Etait-il malade ? Pourquoi ? Comment ? Par quels moyens ?... tant de questions résonnaient dans Milly...
A 11h30, l'église du village sonna et, pour la première fois en six jours, Paulette l'entendit. Mais ce doux « ding dong » fut immédiatement recouvert par un cri effroyable, aigu et puissant. C'était Albert : Paulette le savait.
Elle se précipita vers la grange et stoppa net devant les deux grandes portes de bois. Les portes s'ouvrirent et Paulette le vit : Albert ! Il était totalement nu. «Plus un poil sur le caillou !» Rien ! Nu, entièrement nu. Paulette, les yeux écarquillés, regardait cette scène.
Un homme le tenait par le cou, sa main serrait fort. Albert ne touchait pas le sol et n'essayait même pas de se débattre.
L'homme s'avança vers la vieille femme et lui dit :
_ « Votre coq va bien, il n'est pas porteur du virus H5N1. Nous en avons terminé aussi avec le reste de vos bêtes et aucune n'est porteuse du virus. Soyez à présent rassurés, vous et votre mari. Néanmoins méfiez-vous : le virus se propage assez vite et vous êtes exposés aux risques. Nous reviendrons pour tout re-vérifier incessamment sous peu.» Puis il lui tendit le coq.
Ce fut sur ces dernières paroles que tous les hommes vêtus de blancs quittèrent Milly.
Paulette, le coq en main, courut chez elle mais elle s'arrêta devant la porte et regarda Albert :
_ « Tâche de ne plus t'échapper ou bien tu finiras dans la cocotte-minute » lui dit-elle avec un regard menaçant. Elle lâcha Albert et alla annoncer la bonne nouvelle à Martin en ajoutant :
_ « Nous pouvons à présent continuer de faire tourner la ferme. Tout a été vérifié. »